"J'ai vu un homme libre dans le couloir de la mort"
Bernard Birsinger,député et maire
de Bobigny (Seine-Saint-Denis), qui a eu l'autorisation de rencontrer Mumia Abu-Jamal
dans le couloir de la mort, a visité la prison de SCI-Greene, en compagnie de membres
du Collectif unitaire national de soutien à Mumia Abu-Jamal
lors du voyage à Philadelphie en décembre 2000. Ce qu'il a vu, raconte-t-il, "surpasse en émotions tout ce que
l'on peut lire".
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"A un kilomètre de la prison, un panneau annonce la couleur : pas d'images. SCI Greene, perdue dans les Appalaches, a été construite en contrebas d'une vallée. A moitié enterrée, elle est cachée aux regards. A 500 kilomètres de Philadelphie, le couloir de la mort de Pennsylvanie est au bout du monde. C'est dans ce lieu, en pleine tempête de neige, que j'ai été autorisé à rencontrer Mumia Abu-Jamal. Bienvenu dans cet enfer high-tech. Sur le parking, nous croisons quelques convois de prisonniers. Un pick-up démarre : deux détenus noirs, dans leur tenue grise, sont assis à même la plate-forme. Ils partent déblayer la neige : un des nombreux "petits boulots", à peine rémunérés (entre 2 francs et 5 francs de l'heure). Une main-d'ouvre quasiment gratuite dont n'hésitent pas à se servir Microsoft ou des voyagistes. A travers la vitre d'une camionnette, j'aperçois un jeune, a-t-il seize ans ? Peut-être moins ? Il nous dévisage. Je n'oublierai pas ses yeux ronds, captant leurs dernières images de liberté.
Le hall respire l'asepsie et l'anonymat. Je le devine déjà : ce que je vais voir du
couloir de la mort surpasse en émotions tout ce que l'on peut lire.
Tout est construit pour empêcher les contacts - visuels ou physiques. Il nous faut
maintenant emprunter le long couloir qui descend, entrecoupé de sas. Au passage, nous
voyons une aile de cellules. Faiblement éclairées de meurtrières, au travers desquelles
des prisonniers essaient désespérément de croiser un regard. Le cœur se serre. Après
trois cents mètres, nous arrivons au dernier sas qui s'ouvre sur l'aire de visite des
condamnés à mort. Au-delà se trouve le "death row", le couloir
de la mort, dans lequel l'isolement total est la règle. Nous nous arrêtons ici : après,
c'est le domaine de l'oubli, des enterrés vivants. C'est ici que vit Mumia Abu-Jamal, et
180 autres anonymes, promis à l'élimination. Il apparaît, vêtu de la tenue des condamnés
à mort : une grenouillère à rayure blanche et grise. Des chaussons d'hôpital aux pieds.
Les mains constamment entravées par des menottes qui interdisent tout geste.
Il parle peu de lui, des souffrances qu'il endure. Mumia parle constamment des autres.
Les amis qui viennent le voir souvent me disent que c'est souvent lui qui leur remonte
le moral. Il est surtout question des deux millions de citoyens emprisonnés, du racisme
(50 % des prisonniers sont des Noirs, alors qu'ils ne représentent que 13 % de la
population - un jeune Noir américain sur trois fait au moins un séjour en prison entre
vingt et trente ans), de la justice, de la société américaine. Il est toujours la "Voix
des sans-voix", et lorsqu'il évoque le juge Sabo, qui l'a condamné à mort à l'issue d'un
procès truqué, qui est connu pour avoir envoyé plus de personnes dans le couloir de la
mort que n'importe quel autre juge des Etats-Unis, c'est encore pour évoquer le cas d'un
jeune Noir. "Voilà, je vais vous citer cet exemple : tous les jurés étaient pour
l'acquittement à l'issue du procès, car il n'y avait aucune preuve. "Si vous voulez
des preuves, je vais m'arranger pour en trouver", a répliqué alors l'honorable Sabo.
Et il a fait ce qu'il avait dit."
"Mon cas n'est pas une exception, poursuit-il. Le système judiciaire américain transforme
à la chaîne des victimes sociales en coupables. Vous vous battez pour mon cas,
mais toute la société fonctionne comme cela."
"Je vais vous parler de Philadelphie, du drame de Move, me dit Mumia. En 1985,
la police a lâché sur la maison de cette communauté écologiste une bombe incendiaire.
Onze personnes sont mortes, dont cinq enfants. "Brûlés vifs ou tués par balles.
Soixante maisons brûleront - le Vietnam au cour de la ville. Les corps des victimes
seront rendus mutilés, amputés des membres ou des organes où se trouvaient des balles.
Une seule personne sera emprisonnée : la seule survivante du drame, Ramona Africa,
accusée d'"insurrection contre l'Etat". "Ni la police, ni les pompiers, ni les
responsables politiques ne seront inquiétés. C'est cela, la justice, en Amérique."
"Aux Etats-Unis, 10 % de la population vit bien, me dira quelques jours plus tard
l'avocat de Mumia,Leonard Weinglass. 30 % à 40 % vivent dans des conditions à peu près
correctes. A côté, 10 % vivent dans des conditions indignes. Les autres ? Ils se
taisent, prisonniers des crédits, de l'absence de contrats de travail, de retraite,
de sécurité sociale..." L'autre face de l'Amérique. Mumia me parle de la machine
judiciaire, de l'avocat qui est nommé par le juge, de la "présomption de culpabilité"
qui pèse sur tout condamné. Je repense à ce que lui-même a dû affronter lors de son
procès : un jury trié sur le volet, la connivence entre un premier avocat commis
d'office et le procureur, des expertises tronquées, des pièces disparues, des témoins
intimidés et subornés par la police. Et une révision du procès toujours refusée,
malgré les témoins qui reviennent aujourd'hui sur leurs déclarations. Nous apprendrons
dès notre retour en France que la Haute Cour fédérale vient de rejeter un nouvel appel
demandant l'examen de documents qui avaient été refusés par le juge Yohn.
Enfermés vingt-trois heures sur vingt-quatre dans une cellule de six mètres carrés,
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les condamnés à mort ne sortent qu'une heure, dans une courette grillagée.
Des conditions que Mumia subit depuis dix-huit
ans. Une visite comme la nôtre le prive de ce seul moment de lumière : une
brimade parmi tant d'autres. Avant chaque visite, il subit une fouille interne, bien que
nous soyons chacun isolé. Je le sens fatigué. Leonard Weinglass me dira que Mumia a été
profondément affecté par l'exécution de Gary Graham, avec lequel il entretenait une
relation aussi étroite que leurs conditions le leur permettaient.
Certains prisonniers ne reçoivent jamais de visites. Pas même de leur famille.
Trop pauvre, trop éloignée. Parfois, elles parviennent à venir mais sont refusées
au contrôle pour une raison ou une autre. C'est ce qui est arrivé à Mumia la semaine
précédente : sa femme est repartie sans le voir. Une humiliation supplémentaire dans
ce nouvel "archipel du goulag", selon la formule de Jean-Michel Taube
( Lettre ouverte aux Américains pour l'abolition de
la peine de mort, B. Menasce et M. Taube, Editions de l'Ecart). "Tout ce système
est pensé, me dit Mumia. Tout est fondé sur l'argent, la pression économique,
l'intimidation." Nous discutons des élections, de leur aspect révélateur.
"Les citoyens noirs sont systématiquement découragés de voter. Et lorsqu'ils se
rendent aux urnes malgré tout, on leur répond fréquemment qu'ils ne sont pas inscrits."
La peine de mort est le sommet de la pyramide. Derrière les 3 500 condamnés à la peine
capitale, il y a tous les enterrés vivants dont la société a, une fois pour toute,
décrété qu'ils n'avaient pas leur place en son sein, m'explique Mumia. Parce qu'ils
étaient différents. Parce qu'ils gênaient. Cette machine fait une croix sur des millions
d'individus : cette élimination, sociale ou physique, est une survivance du totalitarisme.
Non, "l'affaire Mumia" n'a rien d'une bavure. Nous le voyons autour de nous, dans cette
vallée de la mort. Une jeune fille a fait le voyage avec les militants américains.
Elle s'occupe d'un jeune Noir, Jimmy Dennis, "le Petit" comme le surnomme affectueusement
Mumia. Il a été condamné pour meurtre sur la foi d'une seule dénonciation, sans expertise
ni preuve tangible, alors que plusieurs témoins confirment l'avoir vu de l'autre côté de
la ville à ce moment, que d'autres décrivent l'agresseur comme un homme mesurant plus
d'un mètre quatre-vingts. Ils sont là, à quelques mètres de nous : son avocat - commis
d'office - ne répond plus. Il sera exécuté dans les mois qui viennent s'il ne trouve
pas un autre défenseur. Le cœur se serre un peu plus encore.
Trois jours auparavant, Mumia a eu une longue conversation avec ses avocats. La période
est cruciale : d'un jour à l'autre, le juge fédéral peut rendre sa décision sur une
nouvelle audition des témoins. Si elle est négative, il ne restera comme recours
juridique qu'un ultime appel devant la cour du "troisième circuit". "Ce qui compte
avant tout, me dit Mumia avec lucidité, c'est que la mobilisation se poursuive, ne
faiblisse pas. A travers mon cas, c'est tout le système judiciaire qui se trouve
ébranlé par cette lutte." Sauver Mumia, c'est sauver un homme, mais ce combat a,
avant tout, une portée universelle. "L'Amérique est une immense prison pour la
communauté noire, me dit-il. Et lorsque nous pensons sortir d'une geôle, c'est pour
entrer dans une nouvelle."
Il me demande de parler. De ce qui se passe en France : je lui raconte que, quelques
jours avant de partir, je rencontrai les délégués de classes des collèges de Bobigny.
"Lorsque je leur ai annoncé que je partais pour vous rencontrer, ils ont applaudi à tout
rompre." Mumia est ému, je ressens toute l'importance qu'ont pour lui nos témoignages,
nos actions de solidarité.
Ses yeux s'illuminent lorsque nous parlons de Frantz Fanon, dont la fille, engagée dans
le combat contre le racisme et la peine de mort, fait partie de la délégation.
Il porte beaucoup d'admiration à cet écrivain sur lequel il a rédigé une thèse.
Nous parlons du sommet de Seattle, et de l'immense espoir de voir des jeunes relever
la tête. Nous parlons des conditions extrêmement dures que connaissent les militants
américains, du courage qu'il faut, dans une ville comme Philadelphie, pour penser autrement, pour agir. Du risque, également, que courent ces militants - l'un d'eux, Clark Kissinger, ne vient-il pas, l'avant veille, d'être condamné à trois mois de prison pour avoir parlé publiquement de Mumia ?...
Mumia Abu-Jamal me parle. Ils sont si loin les gardiens, les portes qui claquent,
l'isolement, l'horreur de la machine à tuer : petit à petit la prison s'efface. Cet
homme est magnifique, de courage et d'intelligence. En l'écoutant je pense à Angela
Davis ou à Martin Luther King. Je comprends pourquoi il est si dangereux pour un système
qui nie l'être humain, qui n'a d'autres valeurs que l'argent. Diminué physiquement,
il reste d'une dignité splendide. Quelle liberté de pensée ! Mumia est un homme debout.
"Nous ne pouvons pas nous serrer la main, mais j'espère vous recevoir très vite, en
France, à Bobigny." Mumia me sourit. Il faut y croire, encore et encore. Et se battre.
Nous ressortons assommés. Emus par la beauté et l'intelligence d'un homme, au milieu de
ce champ de la dégradation humaine. Conscients de l'importance de ce que nous avons vu,
entendu, ressenti. Conscients de l'importance de dire. J'ai tenté de faire partager un
peu de la densité de ce moment, de ces images que je n'oublierai jamais."
Ce texte rédigé par Bernard Birsinger a été publié
dans le journal
"L'Humanité"
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